Avec Stéphane GRUET Diplômé en architecture et philosophie, fondateur et administrateur du Centre Méridional de l’Architecture et de la Ville à Toulouse, devenu « Faire ville ».
À l’heure où le “vivre ensemble” semble devenir de plus en plus problématique à toutes les échelles de la communauté humaine, il est urgent de revenir à l’échelle première, trop négligée, à partir de laquelle une communauté prend naissance et se développe : notre habitat commun. Il s’agit de penser l’espace du vivre ensemble comme espace politique premier.
C’est par l’œuvre, en effet, que nous entrons dans l’histoire, c’est par l’œuvre que nous entrons en relation avec les Autres, et c’est par la lutte et l’accord négocié dans la matière et le temps que nous réalisons seulement cette unité d’une libre multiplicité qui fait l’harmonie d’un monde’. Stéphane Gruet est un architecte philosophe qui aime mélanger les disciplines autour du bâti. Un humaniste passionné d’art. « L’œuvre et le temps », 5 volumes aux éditionsPoésis
Stéphane Gruet milite pour une architecture authentique qui ne peut être étrangère au temps et à la mémoire. Après avoir réalisé plusieurs opérations de logement pour des promoteurs privés, (Ruggieri), il passe à autre chose : « J’aimais l’art, la philosophie, la physique. Mais j’étais architecte et je devais le rester ». Dès lors il s’intéresse à toutes ces disciplines. C’est ainsi qu’en 1990, Stéphane Gruet commence à donner cours et conférences à Toulouse : « Je voulais créer une structure pour promouvoir le débat public autour de l’architecture avec des thématiques croisées par le biais d’ingénieurs, de philosophes, de sociologues ». Ce sera l’AERA, (Action, Etudes et Recherches autour de l’Architecture) qui très vite aura sa revue, Poïésis, de notoriété internationale. Pour justifier de son engagement, il fait sienne la phrase d’Heidegger, « Construire, habiter, penser ». Pour exister localement et travailler sur une politique de ville forte, notamment sur les quartiers dits sensibles, Stéphane Gruet crée le Centre Méridional d’Architecture et de la ville. « La pensée et l’action se nourrissent mutuellement. L’AERA et le Centre Méridional illustrent cette exigence de pensée globale et d’action locale ». Car Stéphane Gruet ne cesse de le répéter : « Alors qu’il s’agit d’habiter le monde, l’architecture est devenue un art abstrait du monde. Il faut que la nouvelle génération d’architecte comprenne que la poésie de l’architecture est justement dans les empreintes laissées par l’homme et le temps ». Et l’architecte philosophe de conclure : « Parce que notre société a peur de la souffrance et de la mort, elle nie le temps, faisant une architecture étrangère au paysage, au monde et à la vie ».
Dans les années 2000, il rédige, « L’œuvre et le temps », cinq livres de philosophie qui traitent de l’architecture de la ville, de la métaphysique jusqu’à la politique en passant par l’art et la technique. Depuis les origines de la pensée rationnelle et idéaliste en Grèce, on s’est efforcé de concevoir le monde en faisant abstraction des trois aspects qui fondent notre expérience du réel. Or ces conditions du devenir que sont l’autre, la matière et le temps se retrouvent conjuguées aussitôt que nous œuvrons.
– Ainsi penser l’œuvre appelle à une philosophie du devenir et de la morphogénèse qui refuse toute séparation et toute domination de l’intelligible sur le sensible. Alors que l’individualité, la localité et la mortalité sont les limites du monde physique (voir la physique quantique), l’altérité, la matérialité et la temporalité sont à l’échelle du monde sensible les conditions de toute œuvre réelle, physique, naturelle ou humaine. Cette nouvelle métaphysique affirme que toute forme a pour origine un mouvement. La perception esthétique sera alors la perception dans la forme du mouvement qui la détermine – un mouvement qui lui donne son sens, particulier et universel à la fois.
– Tout art relève d’une négociation avec l’altérité d’un monde, avec un autre irréductible à soi-même, avec une matière inerte ou vivante, qui pâtit ou réagit, et conserve la trace de cette rencontre, de cette négociation et de cet accord dans le temps, sous la forme d’une œuvre, d’une forme temporelle qui nous parle d’un monde passé dont elle est l’enfant et la mémoire vive.
L’équilibre du jeu de la lutte ou de l’art est la condition de toute invention, car elle suppose l’écoute, la négociation, et l’imprévisibilité toujours de l’accord qui en résulte. C’est là la source de toute nouveauté, de toute création et le principe même de la liberté d’agir selon la nécessité de l’instant, en accord avec le monde. C’est cette liberté et l’intensité de cet acte qui donne alors à l’œuvre d’art cet air plus que réel, cette présence singulière à nulle autre pareille, qui traverse le temps, gravée pour l’éternité dans la matière, vivante comme au premier jour.
– Rien dans la nature n’est prémédité, elle ne connaît ni la géométrie ni les nombres, tout en elle est action immédiate, lutte imprévisible, mouvement éternel ; elle est une œuvre sans projet. Au contraire les produits de notre industrie, dans la mesure où l’exécution y est entièrement subordonnée à un projet, tendent à n’être plus que des projets sans œuvre. L’abstraction, la désincarnation ou déréalisation de nos productions industrielles, dont on a fait une esthétique, tiennent alors à ce qu’elles ont été conçues, grâce aux moyens modernes de conception, hors de la matière et des heures : le projet fait alors l’économie de sa rencontre avec le monde, il n’est plus l’œuvre d’une multiplicité dans le temps, il prend l’apparence d’une image sans présence au monde.
“Nulle conception n’est œuvre” disait Alain ; l’art conceptuel qui tend comme l’industrie à subordonner toute réalisation à une idée formelle, réalise au terme de deux millénaires et demi la quête de l’idéalisme platonicien.
– L’architecture, régie par la géométrie, intègre d’ores et déjà le temps dans sa composition, par les rapports irrationnels, les rythmes et les ornements… Cette temporalité d’origine subjective et poétique, propre à l’art poïétique, confère à la composition un mouvement de vie, l’expression d’une âme.
Mais l’architecture aujourd’hui veut effacer de ses parfaites images toute trace du temps : celui de sa conception, de sa construction, de ses matières et de ses techniques de mise en œuvre, jusqu’à rendre réelles ces idées intemporelles que Platon voyait hors du monde. Les restaurations elles-mêmes les falsifient et trahissent leur mémoire. Nos architectures ne savent plus vieillir parce qu’elles nient le temps. Il nous faut aujourd’hui retrouver les voies de cette œuvre collective, matérielle et temporelle, qui est celle de la vie et non de la raison.
L’altérité, la matérialité et la temporalité des processus de production déterminent, par-delà nos plans, les formes de l’architecture et de la ville et leur confèrent sens et poésie. Seule en effet l’œuvre d’une irréductible multiplicité d’acteurs dans une matière et un temps partagés sait produire une ville adaptée à la complexité propre de sa société. Autrement dit, un développement durable passe par la participation de tous à l’œuvre de la ville.
– Seule l’œuvre des hommes dans le temps dans la mesure où elle échappe au déterminisme scientifique et technique nous permet d’avoir foi en notre liberté, de continuer l’histoire et de changer le monde. Ainsi se rejoignent forme esthétique et forme politique, comme les deux faces d’une même réalité temporelle.
Si donc des considérations à l’origine esthétiques (sensibles) nous mènent au travers d’une réflexion métaphysique (I), poïétique (II), génétique (III), et analytique (IV), sur le chemin d’une véritable philosophie politique (V), c’est bien que les formes de l’art, de l’architecture et de la ville ne peuvent être pensées hors des sociétés dont elles sont les œuvres, et que l’harmonie ou le chaos qu’elles expriment sont bien l’expression de l’harmonie ou du chaos de ces sociétés elles-mêmes.
Publications :
Stéphane Gruet, L’œuvre et le temps, Editions Poïesis-AREA (5 volumes)
Stéphane Gruet, avec Hélène Roy et Fernand Pouillon, Pouillon, une architecture durable : Et autres brefs essais, Editions Transversales (2018)
Stéphane Gruet, La « nature » de la ville : Esquisse d’une philosophie du phénomène urbain, Editions Poïesis-AREA (2017)
Stéphane Gruet, Lettres sur l’urbanité française, Editions Poïesis-AREA (2013)
Stéphane Gruet, Catherine Sayen, Jean-Loup Marfaing, Fernand Pouillon : Humanité et grandeur d’un habitat pour tous, Editions Poïesis-AREA (2013)
Stéphane Gruet, Rémi Papillault, Le Mirail : Mémoire d’une ville, Editions Poïesis-AREA (2009)
Stéphane Gruet, Rêves de villes : Les habitants transforment leur quartier, Editions Poïesis-AREA (2007)
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