Ciné-débat = Tout est parti d’ici.

2026sam25avr16h3018h30Ciné-débat = Tout est parti d’ici.Vincent Barthe et Virginie Mailles-Viard16h30 - 18h30 Médiathèque et conservatoire Coeur et Coteaux Comminges, 3 Rue Saint-Jean, St Gaudens

Détails de l'événement

Ciné-débat = Tout est parti d’ici.
Le Comminges, berceau du géant déchu ELF.

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TOUT EST PARTI D’ICI
Documentaire réalisé par Vincent Barthe et Virginie Mailles-Viard.

Dans leur documentaire, mêlant et confrontant les archives d’époque et les témoignages recueillis aujourd’hui auprès des Commingeois qui les ont vécus, les réalisateurs nous racontent l’histoire flamboyante qui mène de la découverte d’un gisement de gaz à Saint-Marcet, près de Saint-Gaudens, en 1939, à la construction du géant pétrolier ELF, fleuron de l’industrie française… Tout un pan de vie du Comminges, porteur de leçons pour aujourd’hui ?

C’est une histoire qui s’est estompée, effacée.
Sur les lieux même où tout a commencé, il ne reste plus rien. Un panneau avait été érigé devant la petite mairie de Saint-Marcet, mais le temps a tout effacé. Pourtant, c’est ici qu’était née à l’aube de la seconde guerre mondiale une entreprise qui allait devenir la plus importante du pays, un État dans l’État.

Pour cette histoire nationale il fallait une date qui marque le coup : c’est le 14 juillet 1939 qu’une éruption de gaz survient sur le forage au lieu-dit le Pinat, dans le Comminges à 60 kilomètres au sud de Toulouse. Dès les premiers jours la confusion s’impose. Situé initialement sur la commune de Latoue, la position officielle  va migrer de quelques centaines de mètres pour mieux convenir aux besoins du gouvernement, du député et de la presse locale tous acquis au camp radical. Ainsi on ne parlera jamais du gaz de Latoue, commune affidée au camp socialiste et à Vincent Auriol, futur Président de la République. Le gisement passera à la postérité sous le nom de Gaz de Saint-Marcet, territoire du député commingeois amicalement surnommé en occitan « toca-manetas ». Hyppolite Ducos était le champion du serrage de paluches, doyen de l’Assemblée Nationale où il siégea de novembre 1919 à novembre 1970 se faisant élire en rassemblant d’hétéroclites majorités qui n’avaient en commun que le rejet du rouge. Cette confusion des genres entre politique et industrie sera la marque de notre histoire du pétrole, dès le début.

Cette découverte est bien le fruit d’une décision politique qui prend racine en 1917 lors de la Grande Guerre, quand Clemenceau implore le président américain Wilson de livrer à la France 100 000 tonnes de pétrole dans un message qui est passé à la postérité : «  Il faut que la France combattante, à l’heure du suprême choc germanique, possède l’essence aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain ! ».

Le monde change d’ère, le XXe siècle sera celui du pétrole et des forces mécaniques. La guerre terminée, la France exige sa part de butin pétrolier à l’occasion de la conférence de San Remo qui permet de dépecer l’Empire Ottoman allié de l’Allemagne. A côté des mandats sur la Syrie et le Liban, la France obtient un petit quart des ressources que détenait la Turkish Petroleum Company dont la richesse reposait sur l’or noir irakien. Pour gérer ce trésor national la France confie à Ernest Mercier la présidence d’un syndicat d’études pétrolières qui devait conduire à la création en 1924 de la Compagnie Française des Pétroles, l’ancêtre de la compagnie Total. La Grande Guerre avait démontré l’enjeu stratégique éminent que revêtait le pétrole, et dès 1918 fut instauré un monopole d’Etat sur les importations de pétrole. Dans les années 20 le débat était vif entre les tenants du monopole et ceux qui prônaient le libéralisme. C’est une solution intermédiaire qui va se dégager, Mercier va proposer un mix public-privé : l’actif constitué par le trésor de guerre acquis par la nation sera géré selon les critères du privé. L’essentiel du développement industriel de la CFP se fera autour de la valorisation de la rente pétrolière amenée du sous-sol irakien. La compagnie va s’illustrer par l’édification d’une filière de raffinage, en Normandie en particulier. Mais l’exploration et a fortiori la production ne suscitent pas les efforts nécessaires, qui sont particulièrement couteux et dont la rentabilité est incertaine. C’est ce que va exprimer Léon Bertrand, le géologue à qui l’on doit la découverte de Saint-Marcet, lors de l’inauguration du puits numéro 1 : « la CFP avait pris ici des permis qu’elle a laissé tomber, sans quoi le pétrole eut pu y être découvert dix ans plus tôt »[1].
[1] La Dépêche de Toulouse, 6 aout 1939

Les géologues sont au cœur de cette découverte, cela peut sembler évident aujourd’hui, mais à l’époque ce n’est pas le cas, car la plupart des grands gisements pétroliers ont été découverts parce qu’ils étaient déjà connus, et souvent depuis des siècles. De Bakou à Pechellbronn en Alsace le pétrole affleure à la surface, et il est « cueilli » depuis des siècles pour servir à des usages qui aujourd’hui semblent anecdotiques, tels que le calfatage des navires ou les lotions miracles immortalisées par Morris dans Luky Luke.

Cette découverte scientifique est rendue possible par le volontarisme impulsé par le Front Populaire, et c’est au ministre socialiste Paul Ramadier que l’on doit la relance des recherches pétrolières et gazières en France. Charles Jacob qui dirigera les équipes de géologues y trouvera la consécration en devenant le premier directeur du CNRS, inauguré en 1940 sous le régime de Vichy. Le piquant de cette découverte est qu’elle instaure une suprématie scientifique alors qu’elle tient du miracle. On évoque souvent le « miracle républicain de Saint-Marcet » pour plusieurs raisons. Dans la prospection pétrolière il faut généralement recourir à plusieurs forages avant d’atteindre l’or noir ou le gaz. Les impondérables sont tellement nombreux, les pièges qui semblent parfaits peuvent avoir fui, une couche de pierre plus solide et les tiges sont déviées… Mais à Saint-Marcet le forage tape au but au premier coup, alors que les forages de confirmation que l’on fera à quelques centaines de mètres échoueront. Qu’est-ce qui a conduit au choix précis de ce premier forage ? Des considérations pas tellement scientifiques en fait, une intuition reposant sur des analogies avec des paysages rencontrés en Californie et une interprétation reposant sur une théorie qui s’avèrera erronée… Le miracle scientifique repose donc en partie sur la sérendipité et sur le concept d’anarchie épistémologique développé par Paul Feyerabend[1] .

Mais le plus important de cette histoire ne réside pas sous les couches du Cénomanien ou du Maastrichien, ce n’est pas le réservoir d’hydrocarbures qui prime. Le gisement de Saint-Marcet importe pour ce qu’il va produire dans les jours qui suivent. Dès le 26 juillet, l’Etat va créer ex-nihilo une compagnie pétrolière qui marque la véritable naissance d’une industrie pétrolière nationale :  La Régie Autonome des Pétroles.

A la tête de cet Établissement Public à  caractère Industriel et Commercial, l’État confirme Jean-Hubert De Vries qui était l’ingénieur en charge des opérations de forage. De cet ingénieur des Mines et polytechnicien, on ne sait plus grand chose. Pas de biographie, pas de photo, sur les réseaux habituels rien ne subsiste de ce discret ingénieur. Heureusement, une centenaire commingeoise se souvient très bien de lui car il avait installé les locaux de la RAP à Saint-Gaudens dans l’immeuble de ses beaux-parents, la famille De Larrard. « Il ne parlait pas beaucoup, il aimait rire avec ma belle-mère, on bridgeait beaucoup… » mais surtout elle se souvient de son parcours de jeune polytechnicien parti aux Etats-Unis pour travailler comme ouvrier dans une compagnie pétrolière et de s’exclamer : « il connaissait le boulot ! » . Père de famille nombreuse, bien installé dans la vie bourgeoise de la sous-préfecture Haut-Garonaise, De Vries fait figure du prototype de ces pionniers de la technocratie. Elève brillant marqué par les affres de la crise de 29, il a certainement dû être influencé par le courant planiste du groupe X-Crise au sein de Polytechnique, mais plutôt que de figurer dans les cercles où l’on glose il était allé parfaire son apprentissage sur le terrain.

Pendant les deux premières années, l’essentiel du travail consiste à circonscrire les limites du gisement. Pour réaliser ce travail on a rapatrié tout ce que la France comptait comme équipement et spécialistes, c’est à dire pas grand chose. Six appareils “Rotary et 15 ingénieurs géologues et maîtres-sondeurs. Dans ces équipes on trouvera une belle proportion d’Alsaciens venus de Pechelbronn où l’on a acquis un savoir faire pétrolier depuis des siècles. Ces Alsaciens feront souche dans le Comminges, pas mécontents de fuir la proximité de la ligne Maginot alors que la drôle de guerre ne fait pas beaucoup rire. Il y a aussi des ingénieurs que l’on avait envoyé prospecter l’Empire, comme Albert Coulaty qui venait de Madagascar, ou un géologue russe blanc : Emilianov. L’essentiel de la main d’œuvre ouvrière sera embauché sur place, la force de travail ne manque pas. Il y a tous ces petits paysans qui mèneront une double activité. Repérés dans les clubs de rugby, de solides gaillards grimpent en sabot en haut des derricks où ils tiennent le poste de « singe », le travail le plus difficile qui consiste à agripper les tiges de forage pesant des centaines de kilos, en équilibre à trente mètres au dessus du sol. Et puis il y a le réservoir d’ouvriers sur-qualifiés que constitue le flot des réfugiés espagnols de la Retirada dont bon nombre se trouve dans les campagnes du Sud-Ouest après février 39 et un séjour dans un des camps de concentration français. Au centre de cette nouvelle activité le lieu-dit du Pinat où se trouve le puits numéro 1 devient un village d’un genre nouveau. Les premiers baraquements collectifs sont complétés par de petits chalets familiaux, une cantine, une école. Une vie nouvelle démarre, à l’écart du bruit du monde, où se mettent en place les prémices des jours heureux. Pourtant les Allemands sont là. Sur la colline au-dessus du chantier, au sommet d’un château d’eau métallique de la compagnie Effel ils ont installé leurs cannons anti-aériens. Pour se détendre ils font creuser une piscine qui deviendra plus tard le centre névralgique d’une jeunesse heureuse dans l’après-guerre, la seule piscine du coin. C’est une idée du Farwest qui déboule dans le sud ouest. Quand ils en parlent, les enfants du Pinat ne peuvent retenir leur émotion « tu ne peux pas t’imaginer, on était libres, libres ! » Madame Bourdages était l’institutrice du village des foreurs, elle a presque cent ans quand on lui demande ses souvenirs, et elle ne sait dire dans un grand sourire qu’une chose « c’était le bonheur ».

En avril 1942 Vichy publie un décret d’application qui vient contingenter l’activité de la RAP. A côté de l’entreprise publique, l’Etat Français crée une nouvelle structure, la SNPA. La société Nationale des Pétroles d’Aquitaine se voit attribuer un périmètre de prospection bien plus étendu que celui de la RAP qui se retrouve en quelque sorte enfermée dans ce territoire dévolu à une compagnie qui, si elle est créée par l’Etat, sera une compagnie privée, sur le modèle de la CFP qui en est actionnaire. A la tête des deux entreprises cousines, Vichy nomme un même président, Pierre Angot. Une nomination qui a de quoi surprendre de la part du régime collaborationniste. Pierre Angot, qui était né dans le Comminges, était lui aussi un de ces spécimens de l’élite académique française, major de polytechnique versé dans le corps des mines. Nommé à la direction de la compagnie pétrolière roumaine Steaua Roumana, il avait durant les prémices de la guerre, échafaudé un vaste plan de sabotage destiné à soustraire aux allemands la principale ressource pétrolière en Europe. Le plan avait été éventé, les allemands prévenus et Angot avait dû s’enfuir. Peut-être était ce par amitié que son ancien camarade (X-Mines encore… ) Jean Bichelonne, tout juste nommé Secrétaire d’État à la Production Industrielle, le désigne à la tête des deux entreprises. Bichelonne, personnage méconnu de cette période sombre, était considéré comme un des cerveaux les plus brillants de son temps. Il fut la cheville ouvrière de la collaboration industrielle avec l’Allemagne, entretenant des rapports étroits avec Albert Speer. Ainsi il obtient de l’Allemagne qu’elle paye rubis sur l’ongle les transports de déportés à la SNCF… Plus tard il organise la mise place du STO, dont il soustrait les ouvriers du pétrole. Forts de cette exemption, Angot, De Vries et Coulaty vont embaucher à tour de bras pour soustraire au STO la jeunesse locale qui va ainsi grossir les rangs des maquis. Car du côté de la RAP, l’engagement résistant ne fait pas de doute. Angot  et De Vries s’efforcent de détourner les hydrocarbures de la rapacité allemande, et il y parviennent avec un certain brio. La population toulousaine est alimentée par un gazoduc quand toute la France subit de drastiques restrictions, alors que les wagons-citernes gardés par les troupes de « mongols » en garnison dans le Comminges sont la plupart du temps vides. Tournés en ridicule, les cadres de la Kontinental Oil, après avoir tenté en vain d’extraire du pétrole par leurs propres moyens, le font jeter en prison. Pierre Angot sera emporté en Août 44 par le dernier convoi et périra de maladie au fond d’une mine de sel voisine de Buchenwald.

A la Libération, le gaz de Saint-Marcet c’est l’espoir d’un pays qui doit se reconstruire. Dans leur premier reportage d’après guerre, les Actualités Françaises qui se découvrent résistantes font l’éloge du gaz qui permet de « nouveaux départs », il alimente les besoins domestiques, remplace l’essence pour les voitures, alimente les trains et fait tourner les industries du Sud Ouest.

Les ressources vont être sollicitées à outrance, et au grand dam des observateurs locaux, cette énergie ne va pas servir à construire sur place un outil industriel. Un réseau de gazoduc répand le gaz au-delà du territoire. A Toulouse c’est surtout l’ONIA[2] qui en profite et les commingeois ne verront jamais le gaz arriver dans leurs maisons. Pourtant, d’ambitieux projets ont fait long feu. En 1948, Eugène Claudius-Petit[3] charge l’architecte Le Corbusier d’un vaste projet urbanistique pour Saint-Gaudens qui doit accueillir la nouvelle usine de dégazolinage de la RAP. La municipalité RPF, plus encline à soutenir les manifestations folkloriques et les kermesses commerciales refuse le projet. La peur du rouge dit-on dans le Comminges où Saint-Gaudens est un îlot bourgeois et commerçant au sein d’une campagne marquée à gauche. L’année suivante, l’usine sera édifiée à Boussens, à trente kilomètres en direction de Toulouse. Le village de trois cent âmes, situé au confluent du Salat et de la Garonne dispose d’une gare importante et d’une zone industrielle ancienne. Mais avec la RAP la métamorphose est radicale car avec l’implantation de l’UDB c’est la majeure part des services d’une compagnie pétrolière d’envergure internationale qui s’installe et plus de mille salariés dont une grande proportion sont des cadres, techniciens et ingénieurs. Aux côtés de la première cité ouvrière qui était déjà là, vont se construire deux nouvelles cités sur la colline. Cette usine de dégazolinage est la plus moderne et la plus puissante d’Europe, on la doit à Jean-Hubert De Vries qui alors que la guerre n’était pas encore terminée, avait fait le voyage en Amérique pour y étudier les avancées de l’industrie pétrolière. C’est là-bas qu’il récupère les plans d’une usine clefs en mains pour la construire en Comminges. Avec ce nouvel outil la RAP démultiplie la production au service de la reconstruction du pays. Les chiffres connaissent une progression fulgurante et l’argent coule à flots. Pour l’aider à soutenir toute une filière industrielle, l’Etat s’inspire d’un dispositif qui existe aux Etats-Unis. Une niche fiscale est inventée pour soustraire à l’impôt jusqu’à 50% des bénéfices de l’entreprise. La provision pour reconstitution de gisement, qui d’un point de vue philosophique est une aberration sans fonds et qui fera dire en 1973 au président de la commission d’enquête parlementaire Monsieur Shwartz, député Gaulliste : « c’est l’Etat qui vole l’Etat ».  Forte de ces moyens industriels, techniques, humains et financiers, la RAP va soutenir l’effort national, et ses concurrents en particulier. En premier lieu la SNPA qui depuis sa création en 1941 n’a toujours pas trouvé la moindre goutte de pétrole. Il faut attendre 1949 pour découvrir les premiers signes tangibles d’une ressource qui ne pourra être exploitée qu’à partir de 1957. Quant à la CFP, la rente irakienne permet de fournir l’essentiel des ressources à la France, mais des soucis se font jour sur des terres sensibles aux remous causés par la création de l’Etat d’Israël. La route de l’or noir est incertaine, elle se referme brusquement après la désastreuse victoire militaire obtenue par la coalition formée par les Français, les Anglais et les Israéliens contre Nasser en 1956 qui ferme le Canal de Suez par où transitent les tankers français. Pour faire face à la pénurie, la France peut compter sur son Empire, et tout d’abord sur son département Algérien. Là, depuis des années, les compagnies pétrolières cherchent en vain les hydrocarbures dont, on en est certain, le sous-sol saharien regorge. Les pétroliers du Sahara sont les chevaliers des temps modernes, les héros de la société mécanique. Pour eux on tourne des films documentaires projetés en avant des grands films dignes d’Hollywood, tel « le salaire de la peur ». On édite des romans jeunesse de la bibliothèque verte, qui content les aventures de ces héros, des modèles pour les jeunes garçons. Parmi eux, les accents rocailleux de la vallée de la Garonne se font entendre. Michel Droit, filmé par Jean-Christophe Averty part à leur rencontre à l’occasion d’une série de reportages intitulée « Nos pétroles d’Afrique ». A l’heure de grande écoute, la France découvre nos découvreurs, ceux qui depuis Saint-Marcet sont partis dans le désert et on trouvé les premiers gisements du Sahara à Edjellé et In Amenas.  Les équipes de la RAP ont conservé les caractéristiques des commandos de maquisards, une certaine rigueur militaire matinée de jovialité gasconne. L’entreprise qu’a édifié De Vries pour le compte de l’Etat a des bases solides, des racines scientifiques, des méthodes et du talent. Et puis il y a une solide base sociale que concrétise le statut du mineur que les pétroliers de la RAP sont les seuls à acquérir. Leur CE construit pour les enfants des colonies de vacances au bord de l’Océan, sur la Méditerranée et dans les Pyrénées ce sera le premier chalet de la station du Mourtis que l’on aperçoit presque depuis les derricks de Saint-Marcet. Cet héritage du maquis, c’est aussi le goût du secret, que l’on va retrouver par la suite, pas pour le meilleur. L’indépendance de l’Algérie va causer le départ des pétroliers commingeois. Contrairement à leurs homologues de la CFP, ils cultivent l’entre soi et n’ont pas intégré d’Algériens dans les équipes. Quand l’heure de l’indépendance sonne, ils partent à la conquête de l’or noir sous d’autres cieux, Iran, Irak et surtout le Gabon sur les rives de l’Ogoué. Ce côté commando va se renforcer avec l’apport du BRP. Le Bureau de Recherche Pétrolière était une agence de l’Etat créée à la Libération pour soutenir les recherches pétrolières de la France. De fait, le Bureau avait fortement été suppléé par la RAP qui cherchait et trouvait les hydrocarbures et qui donc disposait des moyens nécessaires pour soutenir l’ensemble des recherches. Pierre Guillaumat était à la tête du Bureau après avoir pendant la guerre œuvré dans les services de renseignement de la France Libre. C’est donc tout naturellement que cette administration a fusionné en 1965 avec l’établissement public qu’était la RAP pour fonder l’ERAP (entreprise de recherches et d’activités pétrolières). En 1967, pour lancer une nouvelle marque de distribution de carburant et un réseau national de stations services, l’ERAP va mener l’opération Ronds Rouges. D’abord apparaissent d’étranges ronds rouges sur les murs de milliers de stations services, Jacques Martin, la star de la radio et de la télévision est mis à contribution, des disques sont offerts, il n’est plus question que de ces fameux ronds rouges. C’est une opération de propagande d’un nouveau genre : le teasing. Mais que se cache-t-il derrière les fameux ronds rouges? De fausses fuites sont organisées. Les distributeurs concurrents en sont persuadés, la nouvelle marque que va lancer l’entreprise publique se dénommera Elan. En une nuit, l’ensemble des salariés de l’ERAP mène une action commando, de nuit, masqués, dans le plus grand secret. Le lendemain les stations arborent un nouveau sigle : ELF. La marque est associée aux symboles de la France gaulliste triomphante : le carburant des voitures Matra et de l’avion Concorde c’est ELF. Un nom qui claque, proposé par les ordinateurs de l’entreprise dira-t-on. L’ERAP est alors le dixième producteur mondial d’hydrocarbures, et pour le public l’ERAP devient ELF-RAP.

Après l’indépendance de l’Algérie, survient la nationalisation du secteur des carburants décrétée par Boumedienne. Au plus haut niveau de l’Etat, les mesures ont déjà été mises en place.

Pierre Guillaumat premier président du groupe en est la cheville ouvrière, patron du CEA, père de la bombe française, il avait occupé des portefeuilles ministériels stratégiques, celui des armées lors de la guerre d’Algérie.

A la tête de l’ERAP, il est là pour assurer une mission stratégique pour la nation, l’entreprenariat est un moyen, pas un dessein. L’Etat se servira de l’ERAP pour assurer la mission qu’avait dessinée 50 ans plus tôt Clémenceau. La France doit pouvoir disposer du pétrole « aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain » . Le monde change, la décolonisation est actée par de Gaulle, mais en coulisse rien ne doit changer.

Alors que le cash menace de manquer, la réussite insolente de la SNPA qui exploite le gigantesque gisement de Lacq attise les convoitises du groupe public qui juge juste que soient remboursés les investissements financés par la RAP au début de l’activité de la société aquitaine. La nationalisation est empêchée par les alliés libéraux des Gaullistes pour qui le respect des actionnaires privés est un mantra. Il faudra attendre dix ans et passer le choc pétrolier de 73 pour enfin absorber les pétroles d’Aquitaine. Ce sera acté en 1976 avec la création du groupe ELF-Aquitaine. La succession des chocs pétroliers décuple les profits, et l’Etat guide les investissements du groupe. A côté des affaires hasardeuses et des affaires tout court, il ne faut pas oublier de remarquables réussites industrielles dont la plus importante est l’édification de SANOFI, le géant de la pharmacie créée par les ingénieurs de ELF.

Le néo-libéralisme triomphant aura raison de ce trésor national. La privatisation exigée par Balladur, la gestion confiée à Philippe Jaffré, un financier, béotien de l’industrie pétrolière, cloueront le cercueil de ELF qui sera phagocyté par son concurrent plus aguerri aux batailles financières. Dans le Comminges qui fut le berceau de cette aventure, il ne reste plus de traces à l’exception d’un centre de formation en ruine devenu un terrain de jeu pour amateurs d’air soft et d’Urbex. Tout est parti d’ici.

[1] Contre la méthode

[2] l’Office National Industriel de l’Azote, créé comme la CFP en 1924 à partir du butin de guerre subtilisé aux allemands, l’ONIA utilise le gaz de st-Marcet comme matière première dans la production d’engrais azotés. L’usine sera largement rendue célèbre par son explosion le 21 septembre 2001.

[3]Ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme, il deviendra en 1953 maire de Firminy où il réalisera le projet de Le Corbusier

Heure

25 avril 2026 16h30 - 18h30

Adresse

Médiathèque et conservatoire Coeur et Coteaux Comminges

3 Rue Saint-Jean, St Gaudens

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